Tagore, vu depuis le 21ième siècle


MEA 24 fr Tagore– Tagore, from the 21st century perspective, magazine India Perspectives du Minstère des Affaires Etrangères, India,  Vol 24, n°2/2010, ISSN 0970 5674, anglais, français, et al.; on-line + papier

Tagore, vu depuis le 21ième siècle

Avec le tournant de l’an deux mil, nous sommes entrés dans un nouveau siècle, certes. Mais nous tournons surtout la page vers un nouveau millénaire qui nous impose, à maints égards, des ruptures radicales de nos manières de vivre ; et plus encore : révolution, de façon inconsciente, de nos manières de percevoir le monde, de ressentir la vie et d’envisager nos futurs. Et, de procéder, subrepticement, à un changement de nos mentalités, voire à un changement de conscience.

Vu avec le recul dont nous bénéficions aujourd’hui, Rabindranath Tagore, tout immense Poète, Littéraire et Créateur qu’il fut, s’avère être solidement ancré – même si c’est de manière inconsciente – dans le « Zeitgeist », le principe agissant d’une époque qui, elle, a donné naissance à des bouleversements dont les effets concrets modulent aujourd’hui plus que jamais nos vies quotidiennes.

Rabindranath Tagore, c’était presque une voix dans le désert, malgré ses voyages et ses rencontres avec des grands en Occident et du monde entier, où il était perçu, souvent à tort, comme un représentant typique de l’Orient ; tout comme chez lui en Inde avec ses appels à la nécessité du changement et de l’évolution dans son propre contexte culturel, religieux et politique.

A la fulgurance de son apparition après son prix Nobel a suivi un quasi oubli. Pareille mésaventure est arrivé à Johann Sebastian Bach, pour ne citer qu’un parmi d’autres.  Ceci, en apparence, est incompréhensible. Mais de fait il se peut que ce soit tout à fait justifié. Justifié non pas à cause d’un manque de qualité ou d’une surévaluation, mais parce que cela est le lot d’un Novateur dont les propos sont si fondamentaux que les mentalités d’une époque ne peuvent les accueillir sans se mettre profondément en question. Novateur qui tape durement sur nos chaînes et exhorte aux changements alors inconcevables.

Quelles étaient les principales secousses de l’époque du vivant de Tagore qui mettaient en branle nos conceptions du monde ? Et où se trouvent les concordances avec les apports de Tagore dont la validité se fait jour de plus en plus ? Ce petit essai se veut ni exhaustif ni définitif. Juste un premier court regard qui interroge, bordé par la joie de la découverte.

Si la guerre de 1914-1918 est appelée « premier guerre mondiale », c’est qu’elle avait connu une dimension jamais vu encore et que les ruptures et changements qu’elle a provoqués au niveaux sociologique et anthropologique étaient sans précédant. Elle était, certes, parmi les prémisses, du côté négatif, de ce que nous appelons aujourd’hui, cent ans plus tard, la mondialisation (globalisation). Elle était comme un volcan, toute destruction à la surface de quelques bouillonnements et ruptures dans les profondeurs. En cette même époque, les bouleversements irrémédiables nous venaient des profondeurs de tous les domaines de la science, dure ou molle, où la philosophie est partie intégrante. Quelques noms d’acteurs en guise d’explication : Darwin, Einstein, Marx, Freud, dont les révolutions ont tout fait basculer.  Or, le grand coup de tonnerre est donné par l’avènement de la Physique Quantique. Ici est mise en question sinon aboli, ni plus ni moins, notre logique quotidienne, la logique d’Aristote, qui est la « logique de l’identité ».  Nous savions déjà que si le soleil se lève à l’est et se couche à l’ouest, ce n’est pas pour autant qu’elle tourne autour de nous. Dorénavant, tout chose, toute matière n’est plus ce qu’elle paraît, mais jouit d’une double « identité », tantôt ‘particule’, tantôt ‘onde’. Le ‘singulier’ disparaît, le ‘pluriel’ devient maître. Pour nous rafraîchir la mémoire, voici un petit catalogue des changements épistémologiques, et par delà philosophiques, voire pratiques, que nous peinons encore aujourd’hui à intégrer en nos consciences, bien que nous soyons régis par les faits qu’ils pointent.

– plus c’est petit, plus l’énergie est grande; 

la matière est remplacée par le concept subtil de matière-énergie;

 – il n’y a plus de choses, rien que des événements, des processus;

– la substance étant seulement une des facettes possibles de l’énergie;

l’objet est détrôné par la relation, par l’interaction, par l’interconnexion des phénomènes naturels;

l’identité se voit remplacée par la complémentarité, à la fois particule ET onde, discontinue ET continue ;

– la causalité locale fait place au concept plus fin de causalité globale, vu la non-séparabilité;

la continuité se voit suppléée par la discontinuité;

– le déterminisme mécaniste doit céder à un indéterminisme;

l’observateur devient participant; / l’optique mécanique recule devant la vision organique.

Il s’agit là d’une révolution de nos connaissances humaines. Notre perception de la réalité a fait un bond. Elle nous oblige à repenser nos modes de Penser et d’Agir, bref, à réviser nos Éthiques, voire d’inventer enfin une Éthique valable pour tous. Par quel biais commencer ?

C’est ici que Rabindranath Tagore trouve son rôle. Son rôle de précurseur, rôle que trop rarement lui a été reconnu. Parmi ses échanges avec des grands esprits de son époque fut, certes, celui d’avec Einstein, de sorte qu’on doit constater que Tagore, tel Dante en son temp, était au courant de avancées des sciences de son époque. Or, Einstein combattait toute sa vie la Physique Quantique, ne pouvant admettre les implications philosophiques – donc concrètes, des trouvailles et la mise en question qu’elle octroie. A notre connaissance Tagore ne fait mention nulle part du choc qu’un contact avec la philosophie de la physique quantique aurait dû lui procurer. Mais, – si nous revoyons le petit catalogue d’en haut, en imaginant qu’il soit sorti de la plume de notre grand homme, nous n’avons pas de problèmes de le reconnaître en chaque postulat dans le nouveau concept proposé (la vision organique, par exemple).

Enfant de son temps, prônant l’Unité et l’Universalité, soulignant le rôle de l’Inconscient et Subconscient, Tagore n’avait pas besoin de suivre les étapes et aléas de la construction de la nouvelle science pour se faire Hérault d’une grande vérité par laquelle des valeurs du fond de sa tradition l’avaient nourri :

« Nous avons devant nous le problème d’un seul pays : la Terre, où les différentes races, telle des individus, auraient la faculté de s’épanouir librement, tout en restant solidaire de la fédération. Il s’agit de créer une unité plus puissante aux vues plus larges, aux sentiments plus profonds.   …  La science de la météorologie connaît la vérité dès qu’elle sait que l’atmosphère de la terre est une, bien qu’elle influence les diverses parties de l‘univers de façon différentes. De même nous devons savoir que l’âme de l’homme est une, se faisant jour à travers des différences qui sont nécessaires à la fécondité de son unité fondamentale. Cette vérité, dès que nous le comprenons avec désintéressement, nous aide à respecter toutes les différences réelles entre les hommes, tout en restant conscients de notre personnalité, tout en sachant que la perfection de l’unité ne consiste pas dans l’uniformité, mais dans l’harmonie. » (italiques par l’auteur) [1]

Il y aurait tant de sujets, de batailles, de mot clés de Tagore, pour lesquels nous pouvons trouver dans Notre « Zeitgeist » des parallèles, des évolutions, des résonances  – comme si les temps était enfin venus où les mentalités ont acquis l’élargissement nécessaire pour, dans le futur, s’occuper sérieusement des problématiques et possibilités dont Tagore, par ses idées et ses actes, nous avait déjà fait voir l’importance et l’inéluctable solution.

Que les quelques notions qui vont suivre comme exemple puissent entrebâiller une porte que d’autres iront ouvrir plus largement.

Dans « Vers l’Homme universel » [2] nous trouvons de nombreuses fois traitée cette « Unité dans la diversité, l’Un dans le nombre » dont Tagore voit l’Inde pouvoir offrir un exemple au monde. Aujourd’hui l’Europe s’y attelle et peut-être demain la terre entière s’y mettra. Notre maître d’œuvre pourrait, au pire, être le « changement de climat », si nos sagesses ne nous feront infléchir nos égoïsmes avant.

Écoutons encore Tagore :

 « …Nous devons savoir : chaque nation fait partie de l’humanité et chacun doit répondre à la question : qu’avez-vous à donner à l’homme, quelles nouvelles voies du bonheur avez-vous découverte ? Dès qu’une nation perd la force vitale nécessaire à cette découverte – elle devient un poids mort – un membre paralysé du Corps de l’Homme universel. Exister seulement n’est pas une gloire.

«  C’est une loi de la vie que de détruire ce qui est mort… elle n’admet pas l’immobilité. … C’est ce qui me fait dire que la principale vérité de notre temps ce sont ces courants d’une vie nouvelle qui nous poussent à agir.  …  Mais au fond de l’âme il y a une tendance à vouloir parer l’humanité de sa propre individualité comme d’un ornement.

«  Quand un homme cesse d’agir de sa propre volonté et n’est porté que par l’habitude, il devient une sorte de parasite, car il perd les moyens de remplir la tâche qui lui est assignée, c’est-à-dire de rendre possible ce qui paraît impossible et de suivre le chemin du progrès, vraie destinée de l’homme.

«  Ceux qui n’ont pas su atteindre l’indépendance intérieure en eux-mêmes sont destinées à la perdre aussi dans le monde extérieur. Ils ne sont pas conscients de la véritable fonction de l’homme, à savoir transformer l’impossible en possible par ses propres prouesses et ne pas se limiter à ce qui fut mais progresser vers ce qui doit être. »

Ces quelques citations veulent seulement dire : allons donc à la recherche de ce que le visionnaire en Tagore nous a à dire aujourd’hui. Son livre « Sâdhanâ » est certainement à ranger parmi nos bibles, et les notions suivantes à utiliser comme pierres de guè :

L’Individu (et l’Individuation même – chère à Carl Gustav Jung), la Spontanéité, la Créativité, l’Indépendance, la Coopération, la puissance d’Invention, la faculté de l’Esprit d’Universalité,  l’Évolution (même en religion), tous ces concepts vivants et actuels  dans notre ère de « Yes we can », ont été merveilleusement éclairés déjà par Tagore.

Stéphane Hessel qui participa à la rédaction de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme en 1948, voudrait voir complémentée “la Déclaration d’Indépendance” des Etats par une “Déclaration de l’Interdépendance”. Tagore plaidait cette cause déjà de son temps! A nous de la réaliser encore.

Sur ce chemin qui doit être le nôtre, nous avons heureusement des compagnons de route et la lumière des précurseurs.

Ilke Angela Maréchal 2010

[1] in : Tagore Educateur : Appel en faveur d’une Université Internationale, mai 1921, p143/4 ; éditions Delachaux & Niestle S.A., Neuchâtel et Paris, 1922

2] Gallimard, Paris, 1964 ; Visva Bharati, Shantiniketan, 1961

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